Incendie de Rouen, petit Tchernobyl ?

première conséquence visible de l'incendie, un épais nuage de fumée noire
image France Télévisions (c)

Si les divers hommages et articles à propos du décès de Jaques Chirac n’ont pas monopolisé tout votre temps de cerveau disponible, vous n’avez pas pu manquer la dernière crise écologique de la métropole : l’incendie de l’usine Lubrizol. Située dans la ville de Rouen, elle est dédiée à la fabrication d’additifs d’huiles ou carburants automobiles. Le lieu fait partie des sites industriels classés « Seveso », qui selon la directive européenne du même nom doivent être répertoriés et surveillés. Cette catégorisation n’empêche pourtant pas certaines de ces usines de se trouver, comme c’est le cas ici, en pleine ville.

Le visible et l’invisible

L’incendie a débuté dans la nuit du 25 ou 26 Août. Mais plus que la destruction d’une partie de l’usine, ce sont les conséquences sur l’environnement et la population qui inquiètent. L’amiante dans la toiture, 8000m3 rien que pour ce matériau pourtant interdit en France depuis 1997, n’est qu’une des nombreuses sources de pollution. À cette matière s’ajoutent divers hydrocarbures ainsi que du plomb. En brûlant, tout s’est retrouvé dans un épais nuage noir. Ce nuage, en plus d’assombrir la ville et sa banlieue, a ensuite été poussé par les vents chez nos voisins Belges et Néerlandais après avoir survolé les Hauts-de-France. Tous n’ont pas la capacité de s’arrêter à la frontière.

Si la pluie est habituellement une bonne nouvelle lors d’un incendie, cette fois elle ne fait qu’aggraver la situation : les gouttes transportent des résidus. Les photos de piscines, bassins de récupération d’eau de pluie, terrains de jeux et autres voitures recouverts de traces dégoulinantes de produits toxiques ont rapidement fait le tour des réseaux sociaux. Ces dépôts gluants, s’ils tombent sur le sol, se retrouvent également dans l’air que respirent humains et animaux… Sans oublier les particules fines. Invisibles à l’œil nu, il est impossible d’en mesurer la quantité sans matériel spécifique.

Dès le lendemain, des habitants des communes touchées par le nuage et les retombées ont été victimes d’irritations des yeux ou des canaux respiratoires, de malaises ou encore de vomissements. Et c’est loin d’être terminé, d’autres effets néfastes sont à prévoir. En plus de polluer l’eau et les sols, les productions agricoles et les élevages sont également touchés pour une durée indéterminée. Combien de temps mettra une vache avant de produire un lait qui ne sera plus contaminé par l’herbe couverte de particules ? Quand replanter dans un champ qui a absorbé la pluie noire ? 

L’exaspération des riverains

À l’inquiétude s’ajoute rapidement le mécontentement. En effet, les riverains déplorent l’absence de communication des autorités. Bien que le préfet assure que la qualité de l’air n’est pas compromise, ces paroles sont remises en question. Plusieurs associations ont relevé le faible périmètre des premiers tests : seulement 300 mètres autour de l’usine pour la détection de l’amiante. D’autres choses font douter de cette affirmation : s’il n’y a pas de danger, pourquoi demander le confinement des enfants ? Pourquoi les gendarmes portent-ils des masques à gaz alors que le port du masque chirurgical n’a été conseillé que du bout des lèvres ? Les habitants peinent à obtenir des réponses, et si d’autres tests sont prévus dans les jours qui viennent, l’attente est bien longue lorsqu’il s’agit, en plus d’environnement, d’un problème de santé publique.

Sources : Le Parisien, France Info, France3 Régions.

J’ai interrogé Ornella D, mère de famille rouennaise

Quand est-ce que tu t’es rendue compte de la situation ?

L’incendie s’est déclenché vers 2h du matin dans la nuit de mercredi à jeudi. Ceux qui habitent au plus proche de l’usine ont entendu les explosions. Je me suis rendue compte que quelque chose n’allait pas seulement vers 5/6h à cause de l’odeur, mais je pensais qu’il s’agissait d’un incendie dans le quartier. 

Est-ce que les autorités locales ont réagi rapidement ?

Il n’y a pas eu de sirènes ou de demande d’évacuation. Le lycée de ma fille aînée a réagi au plus vite, en prévenant par mail dès 7h que l’établissement serait fermé jeudi et vendredi et qu’il fallait garder les élèves à la maison. Sans ça nous aurions commencé notre journée comme d’habitude. C’était déjà trop tard pour ceux qui viennent de la banlieue. Certains ont été accueillis le temps que les parents soient prévenus et viennent les chercher, d’autres ont trouvé porte close. Nous n’avons eu aucune déclaration officielle avant l’intervention du préfet dans les médias, durant laquelle il a assuré que la qualité de l’air était normale. Pourquoi fermer les écoles si tout est normal ?

Et après 5 jours ?

Nous nous sentons abandonnés. Nous avons très peu d’informations, plus de tests vont avoir lieu mais il suffit de sortir quelques minutes pour savoir que l’air est pollué.  Contrairement à ce que disent certains articles, les urgences ne désemplissent pas et beaucoup de monde prend rendez-vous auprès des médecins. Il y a une attente anormale à la pharmacie également. C’est particulièrement inquiétant pour les jeunes enfants, qui n’ont pas encore un système immunitaire très développé. Si des adultes en pleine santé s’évanouissent ou vomissent, il faut imaginer les dégâts sur un bébé ou une femme enceinte ! J’ai envoyé mes enfants à Paris, mais tout le monde ne peut pas en faire autant. Les écoles y compris maternelles et primaires ont rouvert ce matin, mais j’ai refusé d’y amener ma fille de 5 ans.

Qu’attendent les rouennais maintenant ?

Un collectif d’avocats s’est formé pour faire valoir nos droits, et une plainte pour mise en danger de la vie d’autrui a été déposée. Il y a également un rassemblement devant le palais de justice prévu demain à 18h. Nous savons que tout ne sera pas dit, mais nous en avons assez de l’absence de communication. Nous voulons en savoir plus sur les répercussions possibles sur la santé et sur les éventuelles aides. Il est facile de nous demander de nettoyer nos fenêtres ou nos voitures, mais pour les champs c’est une autre histoire.

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